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Vendredi 30 décembre (2)
(publié le 7 janvier)
Je devrais écrire plus souvent. Tracer les mots à un autre effet que les regarder passer dans l'esprit. Écrire c'est sculpter dans l'épaisseur de la conscience.
Lorsque je décris ma vie sous son aspect simplement agréable, sans l'éclat de l'enthousiasme, c'est un peu comme si j'estimais qu'elle manque d'intérêt. C'est réducteur. Ce qui manque à ma vie pour qu'elle soit un peu plus que satisfaisante c'est seulement une saveur dont je connais l'existence. Je pense ici aux moments de béatitude infiniment simples vécus dans le regard aimant de l'autre aimé(e). Dans ses bras, contre sa peau, sur sa bouche, confondus dans une même présence et un même élan de plaisir osmotique.
Avec ce qu'ils portaient d'espérance de renouvellement...
Savoir que l'autre est là, avec le même désir d'être ensemble et de croire que cela durera. Croire que ce désir n'aura pas fin...
Mais je sais et ne crois plus. Je sais la fugacité des choses et la volatilité des sentiments. L'éclat de mon regard en est terni...
Un instant, aussi doux soit-il, n'aura jamais le goût prolongé du voyage.
Je porte en moi la nostalgie du voyage amoureux, encore ébloui par le souvenir radieux de la découverte. Après l'émerveillement ressenti devant un paysage grandiose celui du quotidien parait longtemps banal. Après le Grand Canyon il faut du temps pour s'extasier à nouveau devant les Gorges du Tarn...
L'échelle de conscience s'est développée. Sans oublier les sommets, apprendre à regarder autrement. Éclairer l'apparente simplicité de l'accessible à la lumière de l'exceptionnel.
Samedi 7 janvier
Il y a quelques années je racontais beaucoup, dans ce journal, ce que je vivais dans des complications relationnelles. Le journal avait alors un double rôle : exutoire et outil de prise de conscience. J'y exprimais mes ressentis lorsque le dialogue s'avérait "impossible".
Plus tard il est même devenu instrument de communication détournée, visant a rétablir un dialogue interrompu. L'expérience n'a pas été concluante...
Aujourd'hui ces fonctions ne me sont plus vraiment nécessaires. D'abord parce qu'il est devenu rare que je vive des situations compliquées [je les évite], ensuite parce que lorsque ça arrive je ne m'en inquiète pas outre mesure [ça s'arrangera...], et enfin parce que le dialogue ne se coupe généralement pas [grâce aux raisons précitées]. Tout n'est pas perpétuellement fluide mais, globalement, je ne vis plus de situations vraiment perturbantes.
Sauf exception...
Et si mon besoin d'écrire se manifeste alors, c'est qu'il y a eu défaillance dans le dialogue !
Le week-end dernier, à l'occasion du changement d'année, je suis allé passer quelques jours chez Artémis. Séjour tout à fait agréable, dans une ambiance détendue, dont la perspective aurait semblée hautement improbable il y a encore quelques mois. Notre relation s'est en effet adoucie depuis qu'elle a accepté l'idée que nous n'étions pas dans le même registre sentimental. La disparition de ses craintes et de l'agressivité qui en découlait a contribué à abaisser mon système de défense et nos échanges n'en ont été que meilleurs. Cet équilibre reste toutefois relativement précaire...
Il se sera rompu assez brutalement en milieu de semaine, suite à un enchaînement de micro-évènements. L'élément déclencheur aura été un coup de téléphone auquel je n'ai pas répondu comme il était attendu. Je regardais un reportage passionnant à la télé et n'étais donc pas immédiatement disponible pour entendre ce qu'Artémis voulait me dire. Lorsque j'ai proposé de la rappeler dès la fin du programme, elle m'a signifié que « ce n'était pas important ». Un peu plus tard elle se réjouira de ne m'avoir rien dit, me laissant nettement entendre que mon indisponibilité était la cause de sa retenue. J'ai eu la vague impression qu'ainsi elle voulait me punir...
Je ne m'en suis pas offusqué.
Le lendemain je l'ai sentie tendue, marquant un contraste assez net avec la période calme que nous avions partagée. Je pensais réussir à atténuer ses tensions dès que nous aurions l'occasion de nous retrouver en tête à tête. C'est généralement ce qui se passe... si son mal-être n'est pas trop profond. Cette fois il l'était. En fait elle était déjà « à distance », sans doute blessée de n'avoir pas été prioritaire. Je ne m'en suis pas rendu-compte tout de suite et, de mon côté, je restais « proche ». Jusqu'à ce que le décalage m'apparaisse. J'ai alors compris qu'elle s'était repliée et senti qu'elle m'avait retiré son désir de partage. Or ce désir est pour moi le fondement d'une relation et conditionne mon investissement. C'est donc à partir de là que, très vite, la situation s'est dégradée...
Le détail des faits à peu d'importance, mais ce qui compte à mes yeux est d'avoir eu la capacité de lui expliquer *en direct* ce qui se passait en moi à ce moment-là. Quels mécanismes s'enclenchaient quand agressivité, critique et distance/rejet apparaissaient de sa part. Je sais bien maintenant, à quoi je suis sensible [hypersensibilité] et ce qui se réveille face à certains schémas. Ce sont les traumatismes d'enfance qui remontent à la surface, dominant ma capacité de raisonnement d'adulte. Je peux expliquer mes émotions, alors même qu'elles sont à l'oeuvre et inhibent ma pensée, mais ne les contrôle pas. J'ai parfaitement senti mes protections se mettre en place, comme une carapace automatique entrerait en action. C'est un mécanisme-réflexe que je n'ai pas le pouvoir de bloquer.
Cela dit, après lui avoir expliqué... j'étais de nouveau disponible. Vigilant, mais disponible.
Malheureusement ses propres sensibilités avaient été trop atteintes et son repli l'avait déjà enfermée en elle. Une chape de silence s'est imposée, avec une mise à distance physique très significative de sa part. Elle s'est isolée et serait même partie si elle en avait eu la possibilité. Je n'ai pas cherché à forcer ses limites, me déclarant seulement présent et disponible si elle avait besoin. Elle n'a pas bronché. À la longue ses signes de fermeture persistante, que j'ai pris comme une défiance à mon égard, m'ont atteint et mis en état de déséquilibre intérieur. Le lendemain je me sentais perturbé, allant jusqu'à réinterroger mon désir de poursuivre une relation aussi perpétuellement instable. Je n'ai plus envie de me laisser embarquer dans des situations mortifères. Je ne veux pas laisser ma vie être contaminée par un mal-être qu'autrui ne parvient pas à surmonter. J'ai besoin de sentir une volonté d'en sortir et un minimum d'optimisme.
Finalement elle m'a écrit. Elle s'interrogeait sur son silence en relisant un de mes textes sur ce sujet, communiqué il y a quelques temps. Elle m'avouait ne pas comprendre pourquoi elle réagissait ainsi, n'ayant pas vraiment accès à sa conscience faute de vouloir l'explorer en profondeur. Elle refuse de regarder vers son enfance et sait qu'elle bloque toute analyse poussée de ses émotions.
Elle s'inquiétait aussi de mon désir de poursuivre cette relation...
Entre le début et la fin de la semaine le retournement aura été étonnant. Chez elle je m'étais senti vraiment bien. A tel point que, dans un état de bien-être complet je songeais à ce qui empêchait qu'il atteigne les dimensions de l'absolu. Je n'étais pas loin de la plénitude de l'instant. Celle-ci aurait pu être totale si je n'avais pas pour référence des souvenirs de vécus plus forts. Exactement comme je l'écrivais dans mon texte précédent...
Je me suis alors demandé si les sommets que j'avais atteint autrefois devaient réellement leur saveur particulière à la réciprocité amoureuse ou si leur intensité venait surtout de la découverte de sensations inconnues à l'homme très sage que j'avais été jusque-là.
C'est important que je le sache, parce que la dimension "amoureuse" est précisément celle que je ne veux plus vivre... tant que je ne suis pas au clair avec tout ça.
J'analyse mon refus amoureux ainsi : lorsqu'une personne que j'estime [apprécie, admire, désire...] me voit comme "beau" [ou intelligent, fort, drôle, etc...] et que mon regard renvoie sur elle une sensation comparable, augmentant par là-même l'effet "magique", le bénéfice narcissique réciproque est énorme. Mais lorsqu'un tel regard me renvoie l'image de quelqu'un de "laid" [ou faible, décevant, pas à la hauteur...], l'atteinte narcissique est très destructrice. Ce pouvoir que j'accorde à l'autre de me donner, puis ôter, son estime serait ce qui crée une insupportable forme de dépendance. J'en ai conclu que, tant que je ne ressentirai pas mon assise narcissique comme suffisante, je ne prendrai pas consciemment le risque d'un rejet post-amoureux. Je préfère continuer à reconstruire mon auto-estime défaillante grâce aux regards de personnes dont les qualités humaines me nourissent et desquelles je pourrais, éventuellement, me mettre à distance si je sentais qu'elles me deviennent néfastes. Pas trop d'investissement affectif, donc. Relations détachables sans bouleversement majeur.
C'est pourquoi je préfère le registre de l'amitié à celui qu'on appelle "amour", bien trop souvent chargé d'attentes, d'exigences, de violence...
Mon équilibre en dépend.
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