Logo autocritique

Retour vers Alter et Ego
> Vers la page Impressions


Alter et ego













SOMMAIRE
  1. Préambule
  2. Quelques définitions personnelles
  3. Le contexte (d'où je parle ?)
  4. Avantages et risques de l'écriture auto-analytique en ligne (et de l'expression de soi en général).
  5. L'écriture comme miroir de soi, entre fidélité et déformation
  6. S'écrire, se dire pour oser
  7. Conclusion (provisoire ?)



1. Préambule

Il peut être difficile d'« énoncer clairement et nommer aisément » ce qui ne correspond à rien de connu ou présente une forme hybride, indéfinissable. Ainsi, quel nom donner à une expérience d'écriture hasardeuse, consistant à publier sur internet, au jour le jour, l'analyse de son rapport sensible au monde ? Ou, autrement dit, à livrer en quasi-direct le journal de son autoanalyse intime ? Rendre publique, en quelque sorte, son intériorité au présent ? Contradictoires, les termes s'entrechoquent tandis que la démarche elle-même peut paraître absurde. Qui cela pourrait-il intéresser ? Et pour le scripteur, quel avantage pourrait-il y avoir à s'exposer ainsi ? Émotionnellement, il paraît insensé d'offrir son moi profond - et potentiellement ses vulnérabilités - à des inconnus sans s'être protégé par une mise à distance. Sans elle, n'est-ce pas s'exposer à un risque ?

La publication en direct ne permettant pas de se mettre à distance par la temporalité, une autre protection peut la remplacer : l'anonymat. Ou plus exactement le pseudonymat, qui permet d'être reconnaissable sans être identifiable. Un masque permettant non seulement de se mettre à nu sans dommage devant autrui, mais aussi de se donner à voir en train de s'analyser. Décrit en ces termes, on pourrait y voir une forme d'exhibitionnisme étrange. Ce serait négliger le rôle de l'observateur-lecteur, qui choisit de lire... ou de vite refermer la page. Et pour le premier, s'il choisit de lire "en silence" ou d'interagir avec le scripteur en lui écrivant en retour.

De même essence que l'écriture, la publication est une médiation. Elle ouvre un canal de communication. Pouvant rester à sens unique ou inviter à l'échange, elle n'impose rien : elle offre.

J'ai offert à qui voulait les lire - et les commenter - mes réflexions intimes pendant près d'un quart de siècle (2000-2024). Le paradoxe que représente cette ouverture sur l'intime fut, dès le départ, au cœur de mon questionnement. Ayant constaté que d'autres s'y livraient je voulus à mon tour, passé le stade de la perplexité, tenter l'expérience. À la fois critique et curieux, je fus très vite été happé par mon sujet d'observation...

[Version du 30/11/2025]


2. Quelques définitions personnelles.

Une autobiographie, communément, c'est produire un récit de sa propre vie. Reconstitution plus ou moins fidèle, elle fige l'image de soi que l'auteur choisit de conserver et transmettre. Issue d'un dialogue intérieur, d'une remémoration séléctive, elle s'adresse à des destinataires plus ou moins clairement identifiés. Temporellement, elle est postérieure aux faits racontés (récit rétrospectif). Elle a un début et une fin, formant un tout circonscrit. C'est un objet fermé qui, factuellement, affirme être la vérité. L'autobiographie pose une représentation de soi telle que l'on souhaite être perçu.
Voir aussi : Autobiographie

Une auto-analyse écrite pourrait-être la version instantanée d'une autobiographie en construction, avec une volonté de compréhension, par son auteur, des mécanismes psychologiques qui l'ont animé ou l'animent encore. Ce décorticage mental s'adresse avant tout à soi au présent, éventuellement au futur. La lecture par d'autres n'a pas de raison d'être et une telle perspective pourrait même être inhibante (autocensure). C'est un récit exploratoire, hésitant et instable, anarchique, contradictoire, susceptible d'actualisations multiples selon l'évolution de la compréhension desdits mécanismes psychologiques. Chaque "épisode" peut s'arrimer à un état initial temporellement fluctuant et la version finale n'est pas connue. L'autoanalyse, si elle cherche à faire émerger une ligne directrice, donner un sens, reste ouverte de toute part. Comme un tuyau poreux, laissant entrer et sortir ce qu'il contient temporairement.
Voir aussi : Autoanalyse

L'autobiographie analytique en ligne serait le récit au long cours et publié sur internet presque "en direct" - en léger différé - de l'exploration de soi, proposé au regard de personnes identifiées ou inconnues. Elle tracerait un itinéraire, s'appuyant sur l'analyse du passé et du présent qu'il a induit, visant une connaissance de soi menant vers une conscience éclairée. La présence intériorisée d'un lectorat, dont la représentation influe sur l'analyse elle-même, présente des similitudes avec l'analyse en face - ou à-côté - d'un écoutant non-jugeant. Il existe cependant au moins deux diférences avec la cure analytique : les "séances" (épisodes) ne sont pas limitées dans leur durée ; "l'écoutant" (lectorat) n'est pas physiquement présent en temps réel. Dans l'instant, il ne relance pas, il ne relève pas l'emploi d'un terme, il ne fait pas ressortir de lien avec des déclarations passées. Cependant le lectorat peut interagir de façon similaire en faisant part de ses remarques à l'auteur. En outre, conscient de la non-interaction directe, l'auteur, s'il est vigilant, peut s'auto-interpeller, s'auto-critiquer en direct, au fil de l'écriture. L'écriture inter-dialogique (dialogue entre différentes instances de soi) peut se révéler particulièrement surprenante et, par là-même, féconde.

Quant à l'autocritique d'une autobiographie analytique... c'est ce que je vais tenter de réaliser ci-après, en m'efforçant de prendre suffisamment de recul par rapport à un thème qui eut pour moi de forts retentissements sur mon parcours de vie.


[Version du 24/11/2025]
* * *


3. Le contexte (d'où je parle ?)


Lorsque j'ai décidé de diffuser mes réflexions personnelles autour de la pratique de l'écriture de soi, j'avais déjà quelques années de recul, quoique dans un spectre étroit. Mon expérience se limitait à la tenue irrégulière d'un journal intime depuis l'adolescence. Strictement privé, l'éventualité de sa découverte par un proche était un scénario hautement redouté. Toutefois, au fil des ans et avec la maturité, cette crainte s'atténua. Mes écrits évoluèrent progressivement vers une auto-analyse qui, du fait de son autocentrage, ne pouvait intéresser nul autre que moi. Temporairement jumelée avec une psychothérapie analytique, les deux pratiques en parallèle ont pu se féconder mutuellement. On notera au passage qu'écrire autant pouvait indiquer un rapport au monde qui n'était pas des plus satisfaisants.

Ce journal originel, version papier, s'est éteint en perdant son intérêt lorsque je suis passé au "journal extime", l'année 2000. Le fait de publier chaque nouvelle entrée sur un site créé pour cet usage, donc en imaginant être lu, changeait mes représentations. Le dialogue intérieur se triangulait. Un tiers faisait irruption dans mon imaginaire : le lecteur. Entité aux multiples personnalités, il m'accompagnait, me stimulait, m'incitait à aller plus loin que je ne l'aurais fait seul. C'est ainsi que ce qui n'était que tentative hasardeuse, sans perspective de durée, devint rapidement exploration singulière, fondée sur l'échange sincère et approfondi. Avec la confiance que l'on peut s'accorder grâce à la distance, ces échanges furent, durant une quinzaine d'années, particulièrement nourriciers. Émulateurs de vie, de sens et d'émotions, de relations. J'ai pourtant mis un terme à l'expérience en septembre 2024.

Exploration singulière parce que celle-ci aura été fortement contributive et constitutive de mon existence durant une longue période, m'invitant à infléchir mon parcours relationnel au milieu de ma vie. L'autobiographie analytique en ligne, grâce aux interactions engendrées, aura influé de façon déterminante sur mes choix et orientations à l'aube de la quarantaine. Elle m'aura ouvert des pistes, suivies ou pas ; montré des horizons, que j'ai été capable d'atteindre ou pas ; permis de vivre ce que je n'aurais pas imaginé, du plus doux au plus amer.

Au final, maintenant que l'expérience est close, celle-ci aura-t-elle été plutôt bénéfique ou préjudiciable ? Et sur quels plans ? Voilà les questions auxquelles j'ai envie de tenter d'apporter quelques réponses. Cette relecture à visée critique sera forcément marquée par de nombreux biais puisque, à l'évidence, je suis dans l'incapacité ontologique d'être objectif. Je vais cependant essayer de prendre une relative distance, comptant sur la sédimentation temporelle.

Ce qui précède et ce qui suit restera susceptible de modifications au fil des actualisations de ma réflexion.


[Version du 15/11/2025]


* * *


4. Avantages et risques
de l'écriture auto-analytique en ligne (
et de l'expression de soi en général).


Pour peu que l'on soit spontanément enclin à se poser des questions sur soi et son rapport à autrui, le passage par la mise en mots est éclairant. Que ce soit oralement, avec des personnes de confiance ou des inconnus ; en face à face ou par téléphone ; avec un ou une professionnel·le de l'accompagnement psy ; par écrits privés ou publics ; par correspondance papier ou numérique ; en longueur ou brièvement ; mais aussi à travers les mots des autres (lecture, cinéma, radio, podcast...) ou par verbalisation soudaine et spontanée (fulgurances nées de pensées flottantes). Peu importe le moyen, du moment qu'il sert l'objectif : extirper le sens de ce qui se cherche en soi.

Mais la mise en mots est-elle suffisante ? Je crois que le passage par l'écriture ancre (encre !) les mots, les arrime, leur donne une consistance qu'ils pourraient perdre si l'on ne prenait pas la peine de les fixer. Je me suis parfois astreint à écrire, afin de garder trace de ce qui, je le pressentais, pourrait disparaître sans cela.

À ce propos la réflexion que pose une éducatrice spécialisée, à partir de la mise en mots dans le cadre professionnel de l'accompagnement, m'a paru tout à fait pertinente :

« Écrire, c’est mettre à distance. Si notre métier est d’être avec l’autre, de vivre avec lui, d’échanger, de partager, il devient évident que mettre en mots ce qui se vit et ce qui se ressent permet d’avancer, de penser notre lien, de le questionner encore et encore. Ce sont ces expériences qui nous construisent, et pour ce faire, elles doivent quelquefois apparaître sur du papier, donc faire l’objet d’une mise en récit qu’authentifierait la trace même de l’écriture. La transcription d’une oralité, certes opérante mais souvent instable, voire fragile, permet qu’elles deviennent visibles, lisibles, comme mises en relief. Chacune de nos rencontres nous fabrique et nous invente, amène des questionnements que nous aurons parfois oubliés. La mémoire est complexe et le passage forcé à l’écrit – et nous retiendrons là cette idée de forçage comme entreprise à la fois douloureuse et féconde – permet de faire ressurgir des expériences de vie qui nous paraissaient jusqu’alors sans réelle importance. Les souvenirs reviennent, ils se structurent enfin, se lient ou se délient au gré de notre plume buisson-nière et extra-vaguante, et tout devient histoire. Finalement, nous voici amené à saisir d’abord, puis à comprendre ensuite ce qui nous a fait nous. Tel que nous voici, ici et en ce moment même. Car voir les mots écrits formant des phrases et structurant en une nouvelle architecture éprouvée notre pensée même la plus oubliée, les regarder dans un face-à-face qui ne peut plus être aveugle, permet de s’en éloigner un peu, et de conscientiser par ce fait la pensée elle-même. Car notre point de voir s’est alors décalé. Le pas de côté nécessaire est entamé et suffit pour se poser comme un autre visage. »

« L'épreuve autobiographique : quand l'écriture de soi nous invente », Stéphanie Laurans-Gourvenec
https://shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2014-1-page-39?lang=fr


Il existe sans doute d'autres formes que le récit de soi pour "trouver du sens" par l'écriture. Je pense là aux récits indirects, tels que roman, autofiction, voire essai, thèse... Ces formes d'expression pourraient-elles, parfois, servir un objectif de connaissance de soi en passant par une mise à distance ? De même, il est envisageable de voir oeuvrer la prise de conscience du soi de façon allusive, poétique, ou encore graphique, artistique. Je suppose qu'il existe bien d'autres modes, tels que les engagements professionnels ou associatifs.

Mon expérience principale - celle d'où je m'exprime - est donc la publication extime sur internet. Écriture dense, pour ma part, méticuleuse et foisonnante, visant la plus grande précision, nourrie par la lecture de textes similaires. D'autres ont opté pour diverses formes d'extimité : textes brefs, photos, vidéos, sons... Dans tous les cas il y a expression d'une part de soi et, implicitement, à mon sens, attente de validation par qui répondra/commentera. S'il y a proposition de partage, l'expression est nécessairement adressée. On ne communique pas dans le vide.

« L'intérêt [des] journaux personnels en ligne [...] réside dans le paradoxe qui sous-tend le projet d'écriture de soi sur un média informatisé et, qui plus est en réseau, alors que la tenue d'un journal est réputée privée et autarcique. Certes, le journal commence par s'auto-destiner parce que le diariste écrit avant tout pour lui. Cependant, l'étude de divers journaux personnels révèle qu'en creux de cette « auto-communication » qui en fonde le geste, et quel qu'en soit le support (cahier, feuilles, carnet, Web...), le journal comporte un appel à l'autre. Le journal personnel est en effet aussi adressé à un autre que soi, qu'il s'agisse d'un destinataire extérieur (des proches, une descendance...) ou de cet autre que le je de l'énonciation sera plus tard : « On s'écrit poste restante dans l'avenir" ». En marge donc du dialogue de soi à soi qui s'établit dans le journal, et qui lui appartient en propre, c'est précisément le mouvement d'adresse à l'autre dans les journaux personnels en ligne qui nous intéresse ici et que nous allons sonder. »

« Les marqueurs communicationnnels dans les journaux personnels en ligne », Oriane Deseilligny, p.22

J'ignore ce que chacun attend comme retour en s'exprimant, quelle que soit la forme choisie, mais j'y perçois une quête existentielle. Je ne suis pas sûr qu'il y ait toujours parfaite conscience que donner de soi relève implicitement d'une attente de validation : si je donne, et que c'est accueilli favorablement, alors c'est que je vaux quelque chose. J'existe. Ne serait-ce qu'à mes propres yeux.

Cependant, en donnant de soi, on prend le risque de recevoir en retour... autre chose que ce que l'on espère plus ou moins consciemment.

[Version du 15/11/2025]


5. L'écriture comme miroir de soi, entre fidélité et déformation

Il importe de garder à l'esprit que l'autre n'est jamais neutre : il est chargé de représentations et projections qui lui sont propres. Et ce, en toute indépendance de nos propres valeurs morales. Dès qu'il y a interaction, l'attitude et la subjectivité de l'autre vont nous renvoyer quelque chose. Cet "effet miroir" n'est pas forcément fidèle, voire peut être totalement déformant. Amoral, brut, indocile, il peut être violent. Je pense ici à diverses formes de harcèlement ou de haine en ligne. Inversement, des "idéalisations positives" tout aussi fausses sont possibles. Il existe donc un risque à se fier aux représentations qui nous sont renvoyées.

Il y a enfin le non-écho, l'absence d'effet miroir. Lorsque plus personne ne renvoie le signal émis et que ce silence s'éternise, la démarche à visée interactive perd tout son sens.

« Construire un site Internet dédié à l'écriture d'un journal, décrire ses états d'âme et sa vie quotidienne sur un réseau de diffusion massive, publier des mises à jour régulières, indiquer une adresse électronique pour être contacté, faire référencer le site dans des portails de journaux personnels ou par des moteurs de recherche : il y a là assurément de la part du diariste autant de gestes porteurs d'une intention forte de communiquer avec des internautes, avec des lecteurs. »

"Les marqueurs communicationnnels dans les journaux personnels en ligne", Oriane Deseilligny, p.23

La désaffection de l'espace où je m'exprimais, par un lectorat qui, en son temps, fut suffisamment nombreux et interactif pour me tenir en haleine, est en grande partie la cause qui m'aura conduit à mettre un terme à l'expérience. Je me suis souvent demandé ce qui avait pu induire cet éloignement. Il y a bien sûr des facteurs conjoncturels : avec les années et les changements de médiation numérique (journaux en ligne, puis blogs, puis démultiplication des réseaux sociaux), les interlocuteur·ice·s des premières années se sont peu à peu volatilisés. Les sites amis se sont éteints les uns après les autres. Les courriels se sont raréfiés, jusqu'à cesser totalement. Est-ce que le contenu de ce que je donnais à lire avait perdu tout intérêt ? Mon monologue ouvert était-il devenu trop répétitif ? Trop singulier pour susciter une résonance personnelle ? Mes textes étaient-ils trop longs à lire, trop confus ? Questions restées sans réponse. Peu importe, le constat était clair : faute de répondant, je me suis trouvé sans carburant. En roue libre, face à moi-même... et à mes projections (l'absence de réponses y est propice). Exercice libérateur, en un sens, mais, privé d'un réel sur lequel j'aurais pu me recaler, je me suis vu lentement  dériver vers les suppositions, terreau de l'imaginaire. Alors que l'écriture "adressée" à un lectorat réactif avait fait émerger un enthousiasmant foisonnement, l'impossibilité d'en perçevoir la présence menait vers un assèchement. Et peut-être pire : vers une illusion. Sans accroche au réel, je ne pouvais qu'imaginer un lectorat atone, lointain, muet. Mes réflexions ne déclenchaient plus aucune réaction. J'écrivais seul, sans être certain de l'être, tout en me sachant potentiellement lu. Finalement j'ai eu la sensation de me perdre dans le brouillard de mes projections. Mes doutes et mes hésitations ne trouvaient plus de point d'appui pour rebondir.

Avant de quitter les lieux j'ai bien tenté de lancer quelques signaux, exprimant mon inconfort face à l'incertitude d'être lu. Sans réponse. Alors j'ai décidé de mettre un terme à l'expérience. Et personne ne s'est manifesté ensuite.




[Version du 15/11/2025, modifiée le 03/12/2025]

6. S'écrire, se dire pour oser


Si l'autoanalyse permet de prendre conscience de ce qui, inconsciemment, nous anime, le passage par l'écriture, d'après mon expérience, en renforce l'effet. Je ne crois pas que j'aurais pu explorer aussi loin ce qui détermine mes choix sans ce support exigeant. Plus encore, je crois que c'est le fait d'écrire publiquement qui m'aura conduit à "m'écouter". Seul dans mon coin, il m'aurait été facile de ne rien faire ou de reporter toujours à plus tard les changements perçus comme préférables, mais difficiles. Au contraire, inscrire mes prises de consciences "devant témoins" m'engageait à agir. Je ne pouvais pas me dédire sans ressentir gêne ou honte. En outre je bénéficiais d'encouragement à oser, qui m'étaient glissés lors de conversations privées. Je recevais aussi des incitations à ne pas bousculer l'ordre des choses établies qui, si elles ont parfois pu me faire douter, avaient surtout le mérite de réinterroger mes choix... et parfois de les renforcer. L'aide du lectorat m'a été d'un grand secours pour que j'ose l'autodétermination. Quels que soient les conseils et avis qui me furent donnés, c'est bien moi qui ai décidé « en mon âme et conscience ». Et souvent c'est l'écriture qui m'a permis de choisir, en "écoutant" ce qu'elle me dictait. Je ne pouvais plus me dérober. Il s'agissait donc de "vrais choix".

« On pense à partir de ce qu’on écrit, et non l’inverse. »
Louis Aragon

Ce que je viens de décrire n'est pas anecdotique, compte-tenu de mon parcours de vie.

Enfant, puis adolescent, je suivais ce que l'on me disait de faire, me laissais définir par ce que l'on disait de moi, me conformais à ce que l'on me disait d'être. C'est ainsi que je fus caractérisé comme étant "manuel", parce qu'en effet ce versant de ma personnalité existait et plaisait probablement à mon père (un manuel trouvera toujours un travail). Je dessinais aussi, ce qui plaisait à ma mère (elle voyait en moi l'image de son propre père). L'écriture, quant à elle, ne fut pas prise en compte.

Par nature, renforcée par un formatage éducationnel, je n'étais absolument pas rebelle (du moins pas ouvertement). Peu sûr de moi dans un monde que je ne comprenais pas, j'étais souvent incapable de me déterminer rapidement. Hésitant, incertain, soupesant le pour et le contre, j'ai toujours eu besoin de temps pour mes prises de décisions. Je n'étais pas forcément d'accord avec les choix que l'on faisait pour moi mais, voulant éviter d'être en opposition, je ne savais comment m'affirmer. Bien que mes résistances puissent être tenaces, elles restaient silencieuses. Jamais ouvertement affichées, faute d'en connaître précisément la teneur. Je n'avais pas la capacité d'argumenter face à un père autoritaire, prompt à décider, en apparence très sûr de lui et peu enclin à suivre ce qui n'entrait pas dans sa logique très cartésienne.

De ce fait, concernant mes études, les envies que j'ai timidement exprimées (dessin artistique et littérature) n'ont pas été écoutées, au profit d'un panel d'orientations plus "rationnelles", plus prometteuses, plus pragmatiques. Ces choix ne me correspondaient pas et celui qui fut retenu (la mécanique industrielle) m'a conduit à échouer lamentablement (excepté en dessin technique !). Finalement réorienté vers l'architecture, mes envies se sont inscrites dans une logique qui conciliait mes aspirations artistiques et les visions parentales. Je parlerais de choix incités, ou induits, tandis qu'on me considérait comme conciliant...
J'ai posé mon premier vrai choix émancipateur à la trentaine, en changeant totalement de profession pour un métier-passion en contact direct avec la nature. Je devins enfin libre de mes décisions, mon père n'ayant aucune connaissance en la matière.

Dix ans plus tard j'y ajoutais un autre choix, encore plus déterminant, en suivant une aspiration profonde : la liberté relationnelle. À entendre dans tous les sens du terme : me sentir libre d'entrer en relation, libre d'être "moi-même" dans la relation, et évidemment désireux de laisser l'autre libre d'être soi. Mon aspiration à vivre dans cette liberté-là était très profonde, ancienne, comme si elle avait toujours existé sans que je n'ose la nommer.  Alors, suivant ce que l'écriture analytique mettait en évidence, j'ai osé ! J'ai osé la liberté ! J'ai osé... être moi-même. Je ne suis pas du tout sûr que j'aurais agi ainsi sans être "encouragé" par mes propres mots écrits-lus. Les miens et ceux des autres en retour. Lorsque les circonstances, devenues défavorables, m'ont mis face au choix de continuer à suivre cette liberté, ou pas, j'ai pris le temps de bien soupeser tous les enjeux... et j'ai choisi de poursuivre. Même si, en l'occurrence, cela a consisté à « choisir de ne pas choisir » entre deux relations envers lesquelles je tenais à rester loyal, envers et contre tout. Ce choix-là, personne ne m'y a incité (et sans doute peu de gens l'ont compris, mais c'est sans importance ici). Au contraire, les incitations des plus proches à faire un autre choix étaient claires, répétées, mais ne me correspondaient pas. Il n'était plus question que je cède aux choix des autres me concernant.

Suivre son propre chemin plutôt que ceux que les autres nous indiquent.


Certes, les conséquences ont été lourdes, pour toutes les parties prenantes. Chacun a dû assumer les conséquences de ses décisions. Moi j'y ai gagné une indépendance (autonomie), qui a pris la forme du célibat. Les circonstances et aléas ont fait que je n'ai plus retrouvé les conditions propices au type de relation qui m'attirait, vivantes et libres. Une sensation puissante, vécue, donc réellement atteignable. Son achèvement rapide démontre peut-être que sa pérennité ne saurait être que chimérique. L'émerveillement ne pouvait-il être que temporaire ? Aspirer à le voir durer serait alors une dangereuse illusion, source de bien des souffrances. Et pourtant certains, probablement assez rares, semblent y trouver une félicité durable...
J'en suis là de mes pérégrinations mentales, n'ayant pas réitéré l'expérience de la rencontre vibrante et entière.

Pour prendre suffisamment de recul l'écriture analytique m'a été d'un grand secours. J'ai pu tourner et retourner dans tous les sens le détail des circonstances qui avaient pu mener à... non pas un échec, mais un constat d'impuissance. Je n'ai, tout simplement, pas été capable d'être à la hauteur du défi. Je n'avais pas à la fois les capacités, les ressources, la perspicacité, l'assurance, la finesse d'esprit, l'intuition nécessaires pour "tenir le choc" face aux coups de boutoir que le réel m'opposa. K.O debout. Alors décortiquer, observer, analyser a posteriori chaque détail par écrit m'a permis de trouver (ou de donner ?) du sens aux faits. Et, de là, retrouver une sérénité. Le processus a été long, mais opérant.

Mon travail intérieur se poursuit à bas bruit. Des réflexions se ravivent sporadiquement lorsque je suis, au présent, confronté à une situation présentant des analogies avec le passé.


[Version du 01/01/2026]


7. Conclusion (provisoire ?)


L'expérience d'écriture autoanalytique devant témoins aura-t-elle été plutôt bénéfique ou préjudiciable ? Si j'en reste à l'objectif premier, à savoir "me connaître" (connaître mieux ce qui m'anime), elle aura incontestablement été bénéfique. Je me demande qui je serais devenu sans les prises de conscience qui m'ont conduit à poser des choix déterminants, dont je mesure chaque jour le bien-fondé.

Depuis plusieurs années je me décris volontiers comme un homme heureux. Je pourrais dire aussi un homme accompli. Je pourrais bien sûr espérer l'être encore davantage, mais c'est déjà fort satisfaisant.

L'écriture "en partage" n'en est assurément pas la seule cause, mais elle y a incontestablement contribué en fluidifiant mon rapport au monde. Durant plusieurs années j'ai été "en analyse" grâce à cette expression devant témoins. Pas tous les jours, pas en permanence, mais lorsque cela m'était nécessaire. Je disposais d'un espace ou m'épancher "en confiance". Je suis certain, pour l'avoir longtemps pratiquée, que l'écriture privée de regards extérieurs n'offre pas le même potentiel. Il est très différent de "s'écrire" de soi à soi et de le faire en présence de tiers, fussent-ils invisibles, voire inconnus. J'avais très vite repéré cela, à mes débuts, et l'effet ne s'est jamais démenti. En revanche, lorsque les tiers sont identifiables - et ils peuvent rapidement l'être dans un microcosme - d'autres effets peuvent se produire, qui exacerbent les dynamiques à l'oeuvre. Positives... ou négatives.

Par exemple, j'ai malencontreusement ajouté à mon objectif premier, assimilable au « connais-toi toi-même » celui, très contestable, qui autoriserait une libre sincérité. Voire une hypothétique "transparence". Ce faisant, j'ai  perturbé ma démarche dans ce qu'elle avait de plus profond et juste. Avec, parfois, des conséquences dommageables à long terme.

Je garde à l'esprit 3 erreurs, fort anciennes, de "transparence" inappropriée, qui plus est en public :

La première lorsque, dans un élan d'audace et de naïve sincérité, j'ai maladroitement déclaré dans ces pages mon attirance envers une très jeune femme rencontrée dans un registre amical. Précision : elle me lisait... et je le savais. Elle m'écrivit, en privé, que le fait d'avoir mis ce fait en évidence jetait une lumière crue sur ce qui aurait du rester subtil. Dont acte.

La deuxième erreur consista à réagir publiquement à une critique publique de mes écrits confidentiels. L'objectif du provocateur étant volontairement polémique, il avait ciblé mes écrits parce que ma petite notoriété de l'époque allait amplifier l'effet de sa diatribe. Ma réaction dans un registre sensible ravit tout un petit monde et déclencha un "Effet Streisand" avant que je sache que cela existait. J'ai alors compris les vertus de la discrétion.

La troisième erreur, considérablement plus significative et aux effets particulièrement durables, fut de ne pas avoir su cesser de décrire publiquement les à-côtés d'une relation dès qu'y apparurent les premiers signes d'une inflexion qui m'était douloureuse. La encore, j'étais lu par la personne concernée et par celles qui avaient vu naître notre belle entente initiale...

Dans ces trois cas la présence d'un lectorat-ami m'avait "encouragé" à livrer le fond de ma pensée. Comme si la présence de tiers pouvait donnait force et légitimité à mes propos. C'était absurde. Or, bien davantage que le fait de livrer des pensées personnelles, c'est la publicité des interactions qui aurait dû absolument être évitée. Autant je peux exposer mon intimité tant que je puis le supporter, autant il est extrêmement ambivalent d'exposer quoi que ce soit de l'autre sans son consentement. Le terme ne me vient évidemment pas par hasard...

Consentement...

Il me renvoie inévitablement à trop d'affaires médiatisées concernant un non-respect de l'intégrité d'autrui. Ai-je abusé d'une liberté d'expression publique au détriment d'autrui ? Oui. Je ne l'ai compris que lorsque cela m'a été signifié. Ai-je moi-même subi les conséquences d'une liberté de parole publique sans que j'y consente ? Oui, aussi. Dans ma quête se sens, certes légitime mais publiquement exposée, ai-je pu porter préjudice à autrui ? Je le crains...

Cela me renvoie à la question suivante, à partir de l'expérience autobiographique de Virginie Linhart : à qui appartient l'histoire commune ?
« À qui appartient l'histoire ? À ceux qui la font ? À ceux qui la vivent ? à ceux qui s'en souviennent ? À ceux qui en souffrent ? À ceux qui en héritent ? À cette litanie de questions, la même réponse : à tout le monde. L'histoire appartient à ceux qui veulent et qui peuvent la raconter, à ceux qui la liront ou l'entendront, à ceux qui ont envie de la comprendre. »

L'écrivain Edouard Louis y a répondu à sa façon, par rapport à une éventuelle éthique de l'écriture et le risque de violence intrinsèque de l'autobiographie : « Je crois [...] qu'à partir du moment où quelqu'un a exercé une violence sur vous, cette personne ouvre l'espace éthique de la possibilité pour vous de parler. De parler de ce qui s'est passé, de qui a été cette personne, de parler de ce que vous avez vécu ».
"Edouard Louis : écrire l'intime est-il un acte politique ?" - France culture, le 27/12/2025

L'emploi ici du terme "violence" interpelle. Qu'est-ce qui, dans la relation à l'autre, peut être considéré comme étant de la violence ? Quels en seraient les critères ? Certains cas de violence psychique sont indéniables mais, pour d'autres, des doutes pourraient être exprimés quand à la caractérisation de cette violence. Se pourrait-il, même, qu'elle puisse être ressentie sans même avoir été exercée ? Cela me semble difficilement concevable. La douleur ne saurait découler de la douceur. Si j'ai mal, c'est parce que quelqu'un me blesse injustement (et peut-être involontairement). Si l'autre se sent blessé, c'est que mes mots ou mon attitude lui font mal. L'invention de la Communication NonViolente (CNV) indique bien de quelle puissance cachée les mots sont dotés, faisant d'eux de potentiels véhicules destructeurs au sein des interactions relationelles.

Dans le doute, lorsque la violence ne provient pas d'une personne ayant autorité réelle ou symbolique, ne peut-on considérer, par principe, qu'une violence relationnelle résulte d'une responsabilité partagée ? Dès lors, chaque protagoniste aurait la responsabilté de l'éviter. Soit par la retenue, pour la personne qui l'exerce ; soit par l'émancipation pour celle qui la subit. C'est cette deuxième voie que semblent soutenir les deux autobiographes cités plus haut. Une émancipation en différé, par le biais de l'écriture. Comme pour réparer le fait de n'avoir pu en parler directement avec l'autre impliqué·e dans le récit. Dans le cas d'Edouard Louis, l'écriture a permis de libérer un dialogue direct avec sa mère. Pour Virginie Linhart, à l'inverse, c'est à un procès intenté par sa mère qu'elle a du faire face. Sans reprise de dialogue. L'expression de soi ne répare pas toujours les liens endommagés.

Les analogies avec ma propre démarche d'émancipation ne pouvaient que m'interpeler et me faire avancer dans ma compréhension du mécanisme. Si moi-même j'ai persisté à écrire, à la fois pour "dire" et pour tenter de comprendre, et au final pour donner sens à l'épreuve que j'ai dû traverser, c'est parce que, comme ces auteurs, j'ai dû faire face à un silence croissant. Jusqu'à ce qu'il devienne total.

« Ce qui fout en l'air les familles, comme ce qui fout en l'air les amitiés, comme ce qui fout en l'air les histoires d'amour, c'est le silence. C'est l'absence de paroles, c'est l'absence de compréhension ».
Virginie Linhart, dans " À qui appartiennent les histoires ? ", sur France Culture

Certes, le silence volontaire « fout en l'air » les relations. Mais est-il cause première ou la conséquence d'autre chose ? De quoi le silence est-il le symptôme ? À quel "mal-à-dit" répond-il ?

Autrefois j'ai beaucoup cogité autour du silence et de ce que son adoption pouvait signifier. En 2006 un de mes textes tentait déjà d'analyser les conséquences des conflits de libre expression :
« Il n'y a aucun intérêt à entrer dans une logique d'opposition, sous peine de blesser la relation. Imposer le silence est tout aussi violent que d'imposer la parole. L'écoute des besoins de l'autre, du moment qu'ils sont exprimés, est la base du respect et de la confiance.
(...)
Ce qui est certain, c'est que du silence ou de la parole, la seule chose qui détruise la relation est la non-écoute des besoins de l'autre. Accepter, accueillir un besoin de silence clairement exprimé ne détruit rien. C'est une mise en attente, une pause relationnelle, dont chacun des protagoniste peut tirer parti. Si les désirs sont respectés la relation n'est pas endommagée et le lien de confiance demeure. Celui qui a eu besoin de silence peut vouloir se ressourcer ailleurs et ne peut être que reconnaissant que ce besoin ait été reconnu. Et si le temps de silence conduit à un éloignement... c'est qu'il devait en être ainsi. Parce que la vie est mouvement et constante évolution. On ne force pas les choses en matière de ressenti : c'est ou ce n'est pas, et la volonté n'y peut rien. »
- Extrait de "Le sens du silence"

Cette formulation pondérée, correspondant au parfait respect des besoins de chacun, tient de l'idéal. Dans la réalité, cela implique d'avoir préalablement identifié ses propres besoins fondamentaux (parfois contradictoires), d'avoir la capacité d'entendre lesquels sont mobilisés et simultanément de capter ses ressentis émotionnels, les analyser, les exprimer... tout en étant à l'écoute des besoins et ressentis qu'exprime l'autre dans son propre langage. Le tout sans avoir peur de perdre ce à quoi l'on tient, donc en restant dans le non-jugement.

La somme des compétences requises est considérable. D'autant plus nécessaires que la relation représente pour soi un fort enjeu.

Après des années de maturation et de cogitations, j'en suis arrivé à la conclusion qu'à l'époque je ne les avais pas et que l'enjeu relationnel était trop investi. Pour reprendre pied, je ne voyais que deux options paraissant antinomiques :
  • si je voulais comprendre la situation, il me fallait écrire/parler... et prendre le risque de perdre ce que je voulais maintenir.
  • si je voulais maintenir la relation, alors j'aurais dû cesser d'écrire publiquement mon incompréhension, étant en incapacité de le faire de façon saine et sereine.
Malgré leur totale contradiction j'ai tenté de concilier les deux. À l'évidence, le besoin de comprendre l'a emporté sur celui de rester dans une relation qui se fragilisait. La confiance s'y délitait, entrainant une communication de plus en plus défaillante. Tout simplement parce que chacun pensait avoir raison ! Lorsqu'on en vient à défendre son point de vue en considérant que sa perception est plus "juste et légitime" que celle de l'autre, alors la relation est en danger. Un point de vue ne sera jamais une réalité objective, cette dernière ne pouvant être approchée que par l'échange de perceptions, lui donnant son "relief".

Marshall Rosenberg, concepteur de la Communication NonViolente, avait cette phrase : « On a le choix, dans notre vie, entre avoir raison et être en paix » (ou « avoir des relations épanouies »). Dans une relation, et particulièrement lorsque la situation est tendue et stressante, on ne peut pas chercher à avoir raison et être heureux en même temps. Vouloir avoir raison, c'est perdre un peu de la relation à chaque victoire. En fait cela revient à choisir entre la satisfaction de son ego (maintenir ses assises narcissiques) ou la qualité de la relation. Sauf qu'altérer la qualité d'une relation n'est guère valorisant narcissiquement...

Là pourrait s'ouvrir tout un chapître sur la confiance en soi et en l'autre. Ce que je ne ferai pas, tant d'auteurs s'y étant déjà livrés avec infiniment plus de compétences que ma seule expérience.

Pour conclure, je dirais donc que ma démarche d'écriture autonanalytique m'a conduit là où j'avais quelque chose à découvrir, par le vécu, du fonctionnement relationnel. Cela a duré le temps qui fut nécessaire, avec des tours et détours exploratoires. Le résultat en valait la peine. Certes je n'ai rien restauré de la relation qui m'importait, mais n'est-ce pas avant tout en moi que j'avais quelque chose à trouver et consolider ? Une confiance autant qu'une acceptation de l'incertitude.


[Version du 07/01/2026]