Année 2020

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Dans la poussière du grenier




Mardi 14 juillet 2020


Avant de me mettre a pianoter sur mon clavier je viens de relire les dernières entrées de ce journal. Les dernières a avoir été publiées... ont déjà trois ans, écrites durant la même période estivale. Les suivantes, là encore rédigées en juillet, n'ont pas été publiées : ni celles de 2018, ni celles de l'année suivante. Je les avais laissées de côté, m'en désintéressant. Et puis j'y reviens aujourd'hui... encore une fois en juillet ! Ainsi il semble que ce "journal"
soit devenu un "annual". Quelques pages par an, rédigées dans une période symbolique : celle de la date anniversaire de son début.

Je viens de passer celle des vingt ans.

J'étais encore dans la trentaine quand j'ai débuté l'aventure de l'écriture en ligne. À quelques années près, j'avais l'âge actuel de mes enfants. Je me sentais dèjà bien engagé dans la vie, alors que j'étais encore jeune. Et, de fait, à cette époque j'étais bien engagé : marié depuis près de vingt ans, père de trois jeunes ados, propriétaire de notre maison depuis cinq ans, gérant de mon activité professionnelle depuis huit ans. D'une certaine façon je pensais que, pour l'essentiel, ma vie était lancée sur une voie sûre. Financièrement c'était un peu juste mais avec le temps nous trouverions les moyens pour faire la seule chose qui nous manquait : voyager un peu plus loin qu'à quelques centaines de kilomètres. Nous n'avions pas des goûts de luxe, seulement celui de découvrir ef faire découvrir à nos enfants villes et paysages différents de ceux que nous connaissions.

Et puis il y a eu ce journal. Et une rencontre. Simultanément. Les deux étroitement imbriqués, dès l'origine.

Je ne saurai jamais ce que nos vies auraient été sans cela. L'aventure a t-elle servi de révélateur à des aspirations enfouies ou bien a t-elle généré quelque chose qui n'aurait jamais existé sans elle ? Plus clairement : serais-je encore aujourd'hui avec celle qui fut mon épouse ? Serais-je resté sur les rails du couple au long cours, continuant à avancer ensemble au fil des ans, des petits-enfants, du vieillissement ? Aurais-je aimé cela ?

La question ne se posait pas quand j'ai commencé ce journal. Je me sentais heureux en couple. Pour autant, y trouvais-je vraiment mon équilibre ? Aujourd'hui je sais que non et l'aventure de ce journal-rencontre n'est pas née de rien. J'avais besoin de certaines choses que le couple ne m'apportait pas. Ce n'est que lorsque je les ai trouvées ailleurs que j'ai pris conscience des manques. Dès lors l'aventure a bien eu un rôle de révélation.

Et lorsque j'ai su ce qui m'était le plus important - vital, en fait - je n'ai eu plus qu'à suivre la direction indiquée. Quel qu'en soit le prix à payer. Quelles que puissent être les conséquences. Et elles furent nombreuses. Et douloureuses. Et pas que pour moi.

Je n'ai jamais regretté les choix (ou non-choix) que j'avais fait. Je crois que j'ai toujours fait au mieux de ce qui m'était possible à ce moment-là, en fonction de mes connaissances et capacités. Parfois je n'ai pas su quoi faire, j'ai hésité, tergiversé, peut-être ai-je même fui le choix, dépassé que j'étais. D'autres fois j'ai eu l'audace et le courage de montrer ma détermination, alors même que je "perdais" ce à quoi je tenais. J'ai été honnête, autant que j'ai pu. Et s'il m'est arrivé de mal agir, c'était par ignorance ou mauvais choix bien davantage que par malveillance ou égoïsme. Je reste honteux de certaines de mes attitudes passées mais vraiment, sur le moment je pensais faire pour le mieux.


* * *


Je n'avais pas du tout prévu d'écrire sur cela, c'est le fil des mots qui s'enchaînent qui m'a guidé. En fait toutes ces réflexions sont habituellement repoussées vers les greniers de ma mémoire, où je les laisse consciencieusement prendre la poussière et les toiles d'araignées. Du coin de l'oeil je les vois se ratatiner, se ternir, perdre leur puissance. Bref : j'évite d'y penser. Je sais seulement que c'est "là" sans que je ne puisse plus rien y changer. Comme on dit fort commodément : « c'est du passé ». En fait je ne suis, par principe, pas du tout adepte de ce système de fuite mais il se trouve que le présent - et même le futur - m'occupe beaucoup l'esprit. Une pseudo-amnésie volontaire me convient donc bien actuellement, sans nuire aucunement à mon équilibre.

Mais il ne faudrait pas que je me laisse trop aller à l'écriture...

 

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Zèbre ?



Vendredi 14 août 2020


Une petite musique a pris place dans mes pensées et me ramène au clavier. La première fois que j'y ai fait allusion ici remonte au 1er septembre 2017, dans un texte de recherche de sens : "Rêver encore, rêver à mort". J'étais alors dans une sensation de vide existentiel et cherchais à « tirer des fils » pour tenter de mieux comprendre ce qui (ne) m'animait (pas). Le sixième fil tiré me faisait écrire ceci :

« Récemment je suis tombé sur une possible explication au rapport un peu complexe que j'entretiens avec les autres. Notamment (...) une relative insensibilité à certaines formes d'attachement et d'empathie. Le goût pour la solitude, aussi, et la difficulté à entrer en relation. Je ne sais pas trop qu'en penser, mais je me dis que mon cerveau n'est peut-être pas tout à fait structuré de la même façon que la majorité des gens. La carte de ma sensibilité ne correspondrait pas à celle des autres, tantôt plus développée, tantôt moins. De telle sorte qu'il y a finalement très peu de personnes avec qui je me sente bien.
Ma pensée, qui a été parfois qualifiée d'arborescente, mon goût prononcé pour certains détails et précisions, font que je suis doté de singularités finalement peu communes. Cela aurait-il pu être à l'origine de ce qui a été qualifié de "blocage psychologique" lorsque j'ai quitté l'enfance ? Au vu des réactions de rejet que cela avait alors suscité et des conséquences fort regrettables que celles-ci ont eu sur mon estime de moi, donc sur la construction de ma personnalité adulte, je me dis que la piste de la pensée complexe est peut-être à explorer...
Accepter d'être peut-être "différent" me semble finalement plus réaliste que de persister à faire des efforts de sociabilisation très peu suivis d'effets.


Je crois que je faisais référence à un éventuel « Trouble du spectre autistique », qui aurait pu expliquer ma perception très ancienne d'un "décalage" avec les autres. Quant à la qualification de « pensée en arborescence », je l'avais entendue une quinzaine d'années plus tôt, de la part de la personne avec laquelle je me sentis le plus en affinité au cours de mon existence. Elle aussi se sentait en décalage avec les autres.

Deux ans après ce premier texte, le 20 juillet 2019, je devenais plus précis dans le texte "Arborescence" :

« Avec le temps j'ai appris que ce mode de pensée non linéaire, explorant chaque possibilité, pouvait me rattacher à divers "diagnostics"... dans lesquels je n'ai jamais voulu me reconnaître trop précisément, par souci de ne pas m'identifier à je ne sais quelles caractéristiques trop étroites. Peut-être ai-je quelques similitudes avec ceux qui se reconnaissent comme "Zèbres", ou se considèrent comme à "Haut potentiel", mais je rechigne fortement à m'auto-attribuer ce genre de qualificatif, qui semble parfois flirter avec une forme de valorisation narcissique. Il se pourrait tout aussi bien que j'aie ce qu'on appelle des « traits autistiques ». Faute de vrais tests de confirmation je n'en saurai rien. »

Sauf que ce texte... je ne l'ai pas publié. J'étais mal à l'aise avec la prétention qui consiste à se sentir "à part". En fait je n'assumais pas du tout d'afficher cette éventualité. Ce n'est donc que récemment, le mois dernier, que j'ai enfin mis en ligne cet "aveu". Vu la durée de mon silence, la probabilité qu'il ait été lu par mon ancien lectorat est faible. Je pense que la plupart considérent que mon journal est éteint et n'y reviendront plus.

Donc plus rien ici pendant deux ans. Entretemps je me suis vaguement intéressé aux "zèbres", l'an dernier, sans rien écrire à ce sujet. Il aura fallu attendre janvier 2020 pour qu'un échange avec ma fille donne davantage de corps à cette éventualité : elle-même venait de se faire identifier comme "Haut potentiel" par un neuropsychologue. Elle n'en avait parlé à personne et m'a réservé la primeur de cette annonce... qu'elle ne voulait pas ébruiter. Parce que, oui, c'est difficile à assumer.



Six mois se sont écoulés sans que je ne revienne sur le sujet. J'ai été bien trop occupé par d'autres objectifs. Ou peut-être ai-je eu besoin de ce temps pour laisser décanter ces idées à mon insu ?

Je crois que tout s'est réactivé avec la date anniversaire de ce journal (20 ans le 7 juillet) que, pour diverses raisons, je n'ai pas signalé. En fait j'ai repoussé "tout ça" loin de mes préoccupations. Et dans le "tout ça" il y a bien ce journal auto-analytique mais aussi l'idée un peu
[profondément] bouleversante que... j'ai peut-être passé ma vie à côté de qui je suis vraiment. Si j'y regarde de près mon enfance reste "intouchable" émotionnellement [je ne veux pas m'y risquer] et mon adolescence fut solitaire [période bien analysée]. Quant à l'ouverture à la vie, en découvrant l'amour partagé... elle glissa lentement vers un ennui émotivo-intellectuel largement dû à de trop grands besoins en termes d'échanges. Renouveau avec la rencontre improbable d'un "alter ego" féminin à l'autre bout du monde, en coïncidence exacte avec le développement de ce journal... et finalement l'explosion en plein envol, disloquant la personnalité latente que j'étais en train de découvrir.

Il m'aura fallu une dizaine d'années pour "digérer" cette mésaventure personnelle aux allures de catastrophe interne. Et encore cinq ans pour adopter un mode de vie résolument "tranquille et serein", neutre, équanime. Retrouver une stabilité toute en souplesse. Affectivement et émotionnellement, une mer d'huile. Et, corrélativement, un journal entré en sommeil : il n'y avait plus rien à analyser ni à décrire.

Ce récapitulatif montre qu'entre le moment ou j'ai appris que j'avais peut-être un mode de pensée particulier et le moment où je réussis à publier clairement quelque chose à ce sujet
[devant un nombre de lecteurs probablement proche de zéro], il se sera écoulé une quinzaine d'années ! Aujourd'hui j'envisage de passer des tests permettant de confirmer cette éventualité. Tout ce que j'ai lu à ce sujet semble correspondre et, quoi qu'il en soit, je sais désormais que j'ai un mode de pensée singulier. Et peut-être une vie à revisiter pour éclaircir ses zones restées dans l'ombre.





Explorer l'indécidable




Dimanche 16 août 2020


En voulant signaler aux inscrits de la liste de diffusion la mise en ligne de trois ans de textes cumulés, j'ai eu l'agaçante surprise de constater que ce n'était plus possible. Visiblement mon compte a été désactivé. De ce fait j'ai perdu la liste des inscrits et n'ai aucun moyen de les contacter. Par conséquent, plus personne ne peut-être informé de mes mises à jour.

Fondamentalement cela me ramène directement aux origines de ce journal : il est probablement sans autre lecteur que moi. Du moins au présent. Dans le temps long il se peut que quelques personnes arrivent ici et lisent ce que j'y dépose encore. Si je suis à peu près certain que personne ne me lise plus dans l'immédiat, rien ne me garantit qu'aucun regard connu ne puisse un jour "découvrir" ce que je laisse encore de moi ici. Et parmi ces regards potentiels, celui de mon inspiratrice originelle. Cette simple potentialité, impossible à lever, continuera donc à jouer un rôle et influera sur mon écriture. Je pourrais bien sûr m'en prémunir en retournant à une écriture réellement privée... mais je ne le fais pas. L'exercice n'aurait ni le même attrait, ni les mêmes potentialités en termes d'auto-analyse (il en aurait d'autres, certes...). Par ailleurs je sais [sans y penser] que ce journal fait partie des 883 journaux et blogs francophones collectés par la BNF et qu'à ce titre mes écrits sont susceptibles d'être un jour lus, observés, scrutés et analysés par quelques chercheurs dûment accrédités (car oui, les diaristes en ligne ont pu être sujet d'étude). Là encore cette potentialité m'importe et fait que la publication en ligne pose un cadre limitant : ceci n'est pas [n'a jamais été] un journal intime au sens strict. J'écrirais assurément différemment si j'étais réellement le seul destinataire. Pas très différemment, puisque j'essaie d'être au plus près d'une honnête authenticité, mais subtilement différemment pour tout ce qui s'approche de l'indicible... et notamment pour ce qui concerne l'hypothétique regard de l'inspiratrice dont l'absence hante ce journal. Proportionnellement cette part d'indicible est infime. Cependant pour moi - et seulement pour moi - elle est, littéralement, essentielle. Elle représente ce sans quoi ce journal aurait probablement cessé d'exister.

J'ai voulu [mais pouvait-il en être autrement, pour un chercheur de sens ?] le laisser ouvert, me permettant de m'aventurer, lorsque nécessaire, sur le fil de l'indécidable tendu au dessus de l'indicible.



*  *  *


Cette petite réflexion déclenchée par la défaillance d'un outil de partage d'information (l'avis de mis à jour) devrait peut-être me préparer à une autre éventualité : la disparition totale de ce journal. Le maintien en ligne dépend totalement de l'hébergeur, qui le fait gratuitement depuis le rachat de Geocities, qui avait antérieurement absorbé Multimania, mon premier hébergeur. Il se peut qu'un jour je découvre, sans avertissement, qu'Alter et ego n'existe plus. Il n'en resterait alors que la mémoire sur mon disque dur, lui-même sujet à effacement inopiné. Et l'archivage BNF, donc...

Même chose pour mon blog, dont je n'ai même pas de copie sur disque dur !

Mise en abîme de la notion de détachement. Accepter l'idée de perte, d'éphémère, de retour au néant...


*  *  *

Avant de me mettre à écrire, ce matin, j'ai lu ce que j'écrivais en 2016, avant les deux ans de non-publication. Je m'adonne rarement à la relecture mais à chaque fois que je le fais je retrouve des éléments "oubliés" (pas tant que ça puisqu'ils se ravivent) en même temps qu'une familiarité avec celui qui s'exprimait alors. Parfois je suis surpris d'être allé aussi loin dans les confidences, pensant avoir toujours laissé dans l'ombre des parts finalement bien exposées. La plupart du temps je suis totalement d'accord avec ce que j'écrivais, n'ayant rien à y retoucher (ce que de toutes façons je ne fais jamais) et goûtant même avec un certain plaisir la clarté et la précision de mon propos [et hop, une petite touche d'autosatisfaction]. Je me sens alors cohérent. En quelque sorte fidèle à moi-même dans les étapes de mon évolution.

Je crois qu'il est important pour moi de constater cette continuité. J'y vois une preuve que ma compréhension est fiable. Une façon, peut-être, de contrecarrer ma propension au doute. Si ce que je suppose un jour devient durable dans le temps, alors il y a des chances que ce soit juste. Sachant que j'ai une tournure d'esprit qui me pousse à remettre perpétuellement en question tout ce qui n'est pas sûr, la durabilité d'une hypothèse au fil des ans tendrait à indiquer qu'elle est "robuste". J'ai besoin de ces repères stables lorsque j'avance en terrain incertain. Cela me permet de discerner ce qui est probable et de continuer à explorer l'indécidable, le cas échéant.


Nb : j'ai totalement oublié les hypothétiques regards extérieurs en écrivant tout ceci...





Observer les silences



Lundi 17 août 2020


Hier j'ai poursuivi ma plongée dans les archives de ce journal. Tant que je me replonge dans le bain... autant y aller carrément. Cette fois je suis remonté jusqu'en novembre 2013, lorsque j'avais - déjà - "repris" la publication après deux ans de silence. Et là, petite surprise : non seulement j'avais oublié cette période de silence mais j'avais aussi complètement oublié que, juste après, je m'étais livré à un exercice unique dans les annales de mon journal. En effet j'avais entrepris une longue série de textes auto-analytiques, rédigés et revisités en prenant le temps de la modification avant publication. Au final cela avait duré près de deux mois et l'écriture-analyse-bilan m'avait "travaillé" activement tout au long de l'expérience.

À la relecture, sept ans plus tard, je constate que j'avais déjà tout dit. Tout décortiqué, tout analysé, tout exposé. Cette période marque une étape importante [pour moi seul, cela s'entend] puisqu'elle a en quelque sorte figé le tableau. Je prenais acte d'une situation entérinée, sans perspective d'évolution autre que mon propre détachement. Et visiblement cela a bien fonctionné puisque, excepté la petite poussée actuelle [tel un bouton d'acné], je me suis désormais bien détaché de cette histoire indélébile. Évidemment cela ne transparaît qu'en creux dans le journal : il faut en observer les silences. Lorsque j'écrivais beaucoup, c'est que mes pensées étaient en mouvement. Le mutisme prolongé, au contraire indique généralement un état de détachement, voire de sérénité. Force est de constater que c'est ce dernier qui à prédominé depuis quelques années.






Substratum



Mardi 18 août 2020


La petite poussée de fièvre mnésique ne devrait pas durer. La relecture de ce que je sais, que j'avais oublié savoir et avoir écrit, a quelque peu refroidi mes ardeurs. Que de rabachage ! Incroyable, le temps qu'il me faut pour m'éloigner de ce qui invariablement revient dès que je lui laisse un peu de place. C'est comme une plante invasive : on a beau tenter de l'éradiquer, elle repousse toujours. Et si on la laisse faire elle prend toute la place. Suradaptée à un milieu propice.

Une des solutions pour faire disparaître une plante invasive, telle que la Renouée du Japon, consiste à l'isoler de la lumière. En installant une bâche noire là où elle est implantée, laissant plusieurs années cette opaque couverture. Avec un peu de chances les rhizomes y épuiseront leurs réserves.

Pas sûr que la méthode fonctionne avec le substratum dans lequel s'épanouissent mes souvenirs...






Un besoin de comprendre



Vendredi 21 août 2020


C'est fait. J'ai franchi le pas. Prise de rendez-vous avec un neuropsychologue pour une évaluation. Ce sera le 16 octobre. Pas facile de répondre à la question « c'est pour quel genre de problème ? » sans dire un de ces termes que je me refuse à employer tant que je n'ai pas la confirmation qu'il s'agit bien de cela. Alors j'ai répondu « disons que je fais partie des personnes qui pensent "autrement" ». À l'autre bout du fil la secrétaire ne m'a pas posé d'autre question, paraissant savoir ce que je voulais signifier, mais a pris la précaution de m'annoncer les tarifs. C'est assez cher, non pris en charge par la sécurité sociale, mais je savais déjà tout cela.

J'ai pris ma décision il y a quelques jours. J'étais mûr, après quelques années d'apprivoisement de cette idée. En fait j'ai constaté depuis la pré-adolescence que je ne pensais pas comme les autres. Que j'étais en décalage, un peu à part, surtout par rapport au genre masculin. Je n'ai jamais eu de doute sur mon identité de genre... mais ne me suis jamais vraiment trouvé dans ce qui est censé en être caractéristique. Avec le recul je pense que mes écrits, lorsque j'abordais ce thème, laissaient transparaître ce décalage identitaire. Cela m'a longtemps questionné avant que j'endosse cette particularité.

Un autre thème qui aurait pu me mettre la puce à l'oreille, si j'avais su que c'était caractéristique, est celui de la qualification d'échanges "intéressants". C'est un terme que j'employais beaucoup autrefois, tant pour parler des autres que de moi-même. « Je n'aime pas les discussions inintéressantes », « Je ne me sens pas intéressant » (pour les autres). Et de fait je me suis souvent prodigieusement ennuyé dans des bavardages amicaux, m'endormant carrément avec des "amis" de couple. Autrement dit, des personnes connues pendant les études ou la vie professionnelle, avec qui une sympathie était née... et qui faisaient en quelque sorte partie du paysage relationnel. D'ami véritable, je n'avais que mon épouse, Charlotte.

Oui, je sais : à la fois épouse et amie, c'est peut-être un peu bizarre. Ça ne l'était pas pour moi. Et pourtant, de fait, il a fini par se produire une "régularisation" lorsque j'ai noué une véritable amitié... non dénuée d'ambiguïté. Finalement ça a toujours été un peu compliqué, pour moi, de distinguer amour, désir, amitié. Et, comme par hasard, je me retrouve dans une situation de semi-célibat depuis plusieurs années sans envie d'en sortir. Du moins... sans envie suffisamment claire pour que je cherche à aller vers quelque chose de plus épanouissant. Et de fait j'ai clarifié les choses : l'amour mis sous le boisseau, l'amitié un peu reléguée aux oubliettes, le désir... investi sur de toutes autres considérations que relationnelles. Il n'y a que la sexualité que je vive de façon satisfaisante. Sans amour ni amitié mais avec respect, attention, solidarité (ce qui est loin d'être suffisant pour ma partenaire, et je la comprends) et beaucoup de partage intellectuel. Le meilleur terme que j'ai trouvé, récemment, serait "compagne de voyage(s)". Pour les voyages à deux, qui nous réunissent géographiquement et créativement autour de centres d'intéret communs, mais aussi pour nos voyages intellectuels et existentiels respectifs : nous cheminons ensemble.

Partager des moments en commun et faire l'amour ensemble, partir à deux sans pour autant former "couple" (je réfute totalement cette idée), voila encore peut-être une façon de penser "autrement".

Il y a quelques années, alors que je venais d'être essoré par deux histoires "de couple" un peu particulières ayant volé en éclats parce que j'avais tenté de les faire coexister, j'avais rédigé un mémoire sur l'imaginaire du couple. Laborieux travail de décorticage, d'analyse de l'implicite, des non-dits, des usages et tabous sociétaux. J'en étais arrivé à la conclusion que la notion de couple n'avait plus de sens pour moi. En tout cas pas un sens univoque. Et surtout, par son côté chimérique, n'avait plus rien d'attirant. Beaucoup de personnes qui ont suivi mon cheminement de la conjugalité vers l'amitié amoureuse n'ont pas compris mes errements ; certaines m'ont jugé sévèrement et exclu. La plupart se sont probablement demandées pourquoi j'avais à ce point besoin de décortiquer ce qui ne leur posait pas de question. Et moi... j'avais simplement besoin de comprendre.


«  On aurait presque tendance à l’oublier, un Atypique est avant toute autre considération, un être humain. En ce sens, comme tout un chacun, il recherche simplement une personne qui lui convient, qui partage sa vision de la vie, du couple, de l’amour, de l’éducation des enfants et avec laquelle il puisse développer une sexualité épanouissante. En cela, les Hauts potentiels ne sont pas très différents. En revanche, ils sont dans une quête permanente d’absolu, de perfection, de nouveauté et d’intensité. Particulièrement intolérants à l’ennui, ils se lassent vite et ne peuvent en aucun cas se satisfaire d’une relation monotone et routinière. Être ensemble pour ne pas être seul est pour eux totalement exclu. Ils ont besoin d’être stimulés en permanence, surpris, gentiment bousculés. Friands d’expériences et d’émotions nouvelles, leur nature les porte vers toujours plus d’explorations sensorielles.

Hypersensibles, d’une rare intelligence relationnelle et finesse d’esprit, ils souffrent généralement d’une mauvaise estime d’eux-mêmes, d’un manque d’assurance et d’une grande vulnérabilité face aux critiques et blessures émotionnelles. La dichotomie de leur système de pensée, entre idéalisme et lucidité, complexifie leur rapport au couple et à l’amour. Très exigeants envers eux-mêmes et les autres, ils ont tendance à penser que leur recherche amoureuse relève de l’utopie et se résignent parfois à une vie de célibataire. D’autres ont développé, parfois très jeunes, une forme d’orientation (non) sexuelle : l’asexualité. Mais lorsque les couples se forment, c’est toujours sur la base d’une parfaite complicité. Dans sa relation amoureuse, le Haut potentiel donne tout… et prend tout.

Côté séduction, les HP sont particulièrement attirés par des personnes intelligentes et charismatiques. Un certain nombre se déclarent même sapiosexuels, l’intelligence étant pour eux le facteur principal qui détermine l’attirance sexuelle pour quelqu’un d’autre, quels que soient la beauté physique ou même le genre. »

Source : "Hauts potentiel adultes, amour et sexualité"






Dérisoire et insignifiant



Dimanche 30 août 2020
[Mis en ligne le 22 octobre 2020]

Me mettre devant le clavier, ou pas, peut tenir à peu de choses. La nécessité n'étant plus là depuis longtemps, il faut que l'envie y soit. Et peut-être, aussi, cette bizarre fidélité au pari diaristique que j'ai tenté un jour et que, de loin en loin, je maintiens. Ne pas arreter définitivement. Durer aussi longtemps que j'en aurai l'opportunité, ou la force, ou l'envie. Aussi longtemps que je considèrerai que cela a un sens, une "utilité" (quelle qu'elle soit).

* * *

Toute la journée - pluvieuse - devant mon ordinateur ou devant un livre j'ai navigué entre les informations que je pouvais glaner sur « ceux qui pensent autrement », d'une part, et celles concernant la fuite en avant suicidaire de notre monde, d'autre part. Un grand écart entre l'introspection égocentrée et la vision "lucide" du désastre planétaire annoncé. Le second élément relativise fatalement la portée du premier, qui me paraît tellement dérisoire, insignifiant. Certes il l'est... mais c'est sur mon existence que je peux agir, alors que ma capacité d'influence sur le monde est... dérisoire et insignifiante. Curieuse inversion des potentialités et des conséquences.

J'ai des scrupules à décrire ce qui, au final, pourrait bien ne concerner que moi. Qui cela peut-il intéresser de me voir décrypter l'origine éventuelle de mon mode de relation aux autres ?





Le portail des rencontres



Mardi 1er septembre 2020
[Mis en ligne le 22 octobre 2020]

Voulant en savoir un peu plus sur une éventuelle perception précoce de ma "différence", je suis allé exhumer mon vieux journal papier à la recherche d'indices. Avais-je déjà une pré-conscience dont j'aurais gardé des traces ?

Et bien oui, et même assez clairement si j'en juge cet extrait du 5 mars 1999 :

« À partir de 1975 j'ai commencé à m'insérer dans la société. Mon choix a été d'être discret, ne pas trop attirer l'attention sur moi. Me fondre dans ce paysage dont je crois que je commencais à sentir que je devais l'accepter. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à me sentir "différent". Par mes préoccupations, mes goûts, mes sentiments, mes valeurs. Pour me faire accepter, je crois que j'ai voulu cacher cette différence. En essayant de suivre le comportement des autres, s'il s'accordait avec mes convictions. Du coup je me suis "éteint" de tout ce qui faisait mon originalité. Et je suis devenu "un autre". J'étais moi lorsque j'étais seul et un autre dès que je me trouvais en présence des autres. Cela pourrait paraître évident, et largement partagé par la plupart des gens... mais je n'en prends conscience que maintenant (même si je le sais depuis toujours). Et puis je crois que, même si chacun met des "masques", celui que je mets est vraiment très opaque. Ou plutôt très insignifiant. Un masque blanc, sans caractère. Sans artifice. Je ne cherche pas à me cacher derrière un autre personnage. Je me cache derrière l'atonie.
En écrivant ces lignes, très confuses, je sens se dessiner quelque chose. Notamment grâce au mot "insignifiant" que je viens d'écrire. Ce sentiment que je redoute de voir naître de la part des autres, n'est-ce pas moi qui l'impose ? Bien sûr que si ! Je me rends insignifiant pour ne pas avoir à me dévoiler, pour ne pas montrer mes différences. Et pourtant, ne suis-je pas riche de ces différences ? »
.

Encore plus en arrière, le 14 novembre 1998, j'écrivais ceci :

« Je crois que tout ce que j'attends d'elle, c'est ce que j'attends du monde entier (j'exagère) : la reconnaissance. Ai-je de la valeur à vos yeux ? Est-ce que je vaut les autres ? Je ne cherche pas à être "plus" que les autres, seulement égal. Égal à ceux que j'admire. Ceux qui savent des tas de choses, qui sont intéressants, qui savent parler en public, qui savent rire. Je veux prendre le meilleur de chacun et être à ce niveau. Partout, dans tous les domaines, être irréprochable, admirable. Pas comme une supériorité mais seulement comme une normalité. Ni bon ni mauvais mais seulement irréprochable. Rien que ça !
Et je n'y parviendrai jamais. Qui ne se trompe pas, ne commet pas d'erreurs ? Je sais que je ne suis pas "nul", c'est déjà bien, mais je me sens toujours sans intérêt. Le type insignifiant, neutre (ce que je suis effectivement le plus souvent) »
.


Durant ces années j'évoque à plusieurs reprises une « souffrance » face à la difficulté de vivre empêtré dans des réflexions existentielles perturbantes. À deux reprises j'écris clairement « Je voudrais ne pas exister », évoquant même la tentation du suicide tout me disant incapable d'aller vers une telle extrémité.

Plus de vingt ans après je suis - heureusement - sorti de ce marasme existentiel, dont j'avais oublié l'épaisseur. Quelques années de thérapie analytique ont joué un rôle déterminant, me permettant de renforcer une estime de moi assez défaillante. En comprenant certains mécanismes de blocage j'ai pu m'en libérer progressivement. Par conséquence - ou pas - il y a eu, avant même l'aube des années 2000, ce que je qualifie volontiers d'ouverture à la vie : la rencontre du féminin sous l'angle de la séduction et du désir.

Tout est lié, bien sûr, même si c'est par étapes et grands domaines de réflexion que j'ai progressé. Et si aujourd'hui je traque les premières traces d'une éventuelle "différence" c'est que je sais l'avoir pressentie depuis longtemps sans pouvoir l'identifier. Depuis que j'accepte cette éventualité - c'est très récent - je suis attiré par une lecture retrospective de mon parcours de vie. Tout d'un coup ce qui paraissait disjoint et souvent inexplicable trouve une cohérence d'ensemble. Le perfectionnisme, la difficulté à me sentir à l'aise avec les autres, le besoin éperdu de confiance, l'hypersensibilité refoulée, la suradaptation, la quête infinie de sens, le besoin de comprendre, l'attrait pour la complexité, la soif de découverte et la curiosité... En amalgamant tout cela je retrouve tout ce qui a pu me mettre en difficulté dans mon rapport aux autre... et en particulier dans les relations très investies affectivement. Les blessures profondes et, jusque-là, indélébiles que j'en garde sont aussi la cause de mon choix de vie solitaire. Un choix de vie par défaut, dont je mesure peu à peu ce qu'il peut avoir d'insatisfaisant. Même s'il me prémunit de revivre des souffrances...

Et précisément, si j'ai besoin d'identifier un peu plus précisément ma "différence" c'est peut-être - sûrement - pour être éclairé sur cette particularité et pouvoir en tenir compte dans mes éventuelles prochaines rencontres. En sachant que j'ai fondamentalement besoin d'échanges intellectuels soutenus, mais aussi d'un haut degré de confiance, sans oublier une indispensable affinité physique... je devrais pouvoir m'éviter des déconvenues fort coûteuses en énergie psychique. Il me semble que, mieux armé sur "comment je fonctionne" et "avec qui je peut bien fonctionner" je pourrais dégripper ce portail des rencontres que j'ai fermé et laissé se couvrir de lierre au point de ne plus voir vers quoi il peut s'ouvrir.







Nébuleuse



Mardi 8 septembre 2020
[Mis en ligne le 22 octobre 2020]

J'ai un peu poursuivi mes recherches autour de la nébuleuse floue des personnes qui se sentent "différentes" et je suis tombé sur une série de podcasts qui abordait le sujet sous l'angle du scepticisme scientifique. Il en ressort que la plupart des "caractéristiques" censées constituer un profil type... n'indiquent rien ! Non, les modes de pensée ne seraient pas différents, non les cerveaux ne seraient pas différents, non, la "pensée en arborescence" ça n'existerait pas, non, l'hypersensibilité ne serait pas l'apanage des "Zèbres" ou autres "HPE". Et surtout personne ne peut s'auto-diagnostiquer comme tel, sauf à vouloir se distinguer pour étayer un narcissisme défaillant. Se sentir "à part" peut en effet procurer des avantages, allant du sentiment de supériorité à l'évitement de la confrontation à ses limites : « C'est pas de ma faute si je suis comme ça, c'est mon cerveau... ».

Par contre il existe quand même des personnes "surdouées" (2,5% de la population) pour lesquelles il peut être important d'établir un bilan si elles se sentent en souffrance existentielle.

Suis-je en souffrance existentielle ? Pas vraiment, puisque je me décris régulièrement comme « heureux de vivre ». En précisant toutefois, lorsque nécessaire, que c'est parce que je ne suis pas soumis au malheur. Objectivement, je n'ai donc aucune raison de ne pas être heureux. Pourtant, si je me laissais aller à creuser un peu... je sais bien que j'aspire à une vie plus exaltante. Un peu de joie ne serait sans doute pas superflue. Et pour cela l'aptitude à être moi-même pourrait être utile. C'est à dire savoir m'émanciper du regard et du jugement d'autrui.

Rien de nouveau, en fait, puisque toute ma démarche d'écriture en ligne tourne autour de ça.





J'en ai chié !



Jeudi 22 octobre 2020

La semaine dernière j'avais rendez-vous avec un neuro-psychologue. Celui qui a établi, par une série de tests, que ma fille était "Haut potentiel" (ou "zèbre", ou quoi que ce soit d'autre indiquant un mode de pensée particulier). Le premier entretien dure une heure, avant de pouvoir déterminer si oui ou non le passage des tests est nécessaire.

Le psychologue, très à l'écoute, m'a d'abord posé quelques questions "techniques" (âge, statut matrimonial, nombre d'enfants...). Il m'a interrogé aussi sur mes frères et soeurs, mes parents. Durant cette entrée en matière sans aucune implication émotionnelle, à la question « quels sont vos rapports avec vos frère et soeurs ? », je fus fort surpris de sentir intantanément monter une bouffée d'émotions. Instantanément ! Paf, je me suis étranglé. Vraiment je ne m'y attendais pas, considérant que mon regard sur cette fratrie était solidement posé : des rapports cordiaux mais relativement distants.
J'ai du attendre quelques secondes pour me ressaisir et retrouver ma voix. Le psy m'a dit qu'on y reviendrait plus tard.

Le neuropsy à continué avec ses question, m'invitant à préciser pourquoi je venais le voir, d'où me venait cette idée que je pensais "différemment". J'ai alors commencé à dérouler le fil de ma prise de conscience. Remontant les étapes : la notion de "pensée en arborescence", évoquée par Nathalie en 2004... puis un livre offert par Célestine il y a quelques années. Mais auparavant il y avait déjà eu tous ces moments où je me sentais "en décalage" et dont j'ai retrouvé la trace écrite dans mon journal. Oui, parce que j'écris un journal sur internet, ai-je précisé au psy. Et puis avant, en remontant dans l'adolescence...

Bref, je suis quasiment parti de l'enfance. Et j'ai parlé, parlé... et le psy notait, notait (je n'y ai même pas prété attention mais en fin de séance il m'a dit qu'il a avait eu du mal à suivre mon débit de paroles). Je pensais devoir répondre à des questions mais j'ai eu l'impression de parler à flot continu. Enfin... à flot... c'est presque à prendre au sens littéral : à plusieurs reprises j'ai été submergé d'émotion, m'étranglant dans des flots de larmes jaillissant là où je ne m'y attendais pas. Impossible de parler quand toute la gorge est prise dans un étau émotionnel. J'en riais devant lui, tellement je trouvais cette situation ubuesque : impossible de parler alors qu'il y avait manifestement tant à dire !

Le plus intéressant c'est précisément ce qui a déclenché les émotions là où je ne m'y attendais pas. Ainsi je découvrais que des situations que je croyais bien posées, apaisées... n'étaient que rangées dans un coin, ensevelies sous la poussière de l'oubli dans le coin sombre où je les avais reléguées. Je suis pourtant bien aguerri à ce genre de mécanismes psychologiques mais là je n'ai rien vu venir. Et ce n'est pas la première fois que ça arrive, comme lors de cet atelier d'écriture avec l'APA, il y a quelques années.

Quelles situations sont-elles remontées à la surface ? Presque rien de cette drôle de relation si souvent évoquée ici. Il semble que de ce côté-là les choses sont claires. J'en ai peu parlé. Par contre mon adolescence est revenue, ainsi que les rapports avec mon père. Mais surtout, ce qui m'a étranglé, c'est quand j'ai évoqué la douloureuse période durant laquelle j'ai dû choisir entre mon engagement moral d'honnête homme marié et l'aspiration à "la vie" de ce même homme. Lorsque j'ai choisi d'être "vivant" plutôt que de rentrer sagement dans le rang de la résignation. Je me rends compte que ce moment du choix crucial est sans doute celui dont je suis le plus fier de toute mon existence [une pensée pour mon amie Lou, grâce à qui une conversation a été décisive]. Je revois l'image mentale d'un cheval galopant vers des espaces infinis de liberté plutôt que de rester derrière la barrière qui l'en sépare. J'ai choisi la vie, "l'élan vital", et ne l'ai jamais regretté. Même si - et c'est ce qui a déclenché mes larmes étranglées - même si pour cela j'ai infligé une intense douleur à Charlotte, qui restait encore à ce moment là "la femme de ma vie". Une des deux "femmes de ma vie".

Dans ce journal j'ai beaucoup évoqué les complications relationnelles avec ma chère amie québecoise, et surtout les tourments dans laquelle son abandon m'a laissé. J'ai moins évoqué la séparation conjugale, assez rapidement devenue secondaire en termes de tourments intérieurs. En quelque sorte j'ai accepté le verdict : Charlotte se détournait de moi et il y avait là quelque chose d'assez logique... pour une pensée "normale". Et c'est là que la notion de "penser différemment" prend tout son sens : dans mon mode de pensée il y avait bien plus de possibilités que dans celui des "normo-pensants". Tout ce que j'explorais, analysais, décortiquais, déconstruisais, correspondait à une appropriation du réel : j'avais besoin de situer mes limites... qui ne correspondaient pas à celles des gens "normaux". D'où pas mal d'incompréhensions de la part d'une partie de mon lectorat.

J'y reviendrai sans doute.

Durant l'entretien chez le psy j'ai tellement parlé qu'il n'a pas pu me poser des questions sur mon parcours scolaire et professionnel, certainement assez signifiant pour comprendre mon rapport aux autres, aux apprentissages et aux éventuelles difficultés rencontrées. Il m'a donc proposé, en fin de séance, de rédiger un texte autour de cet axe, en y inscrivant aussi les étapes relationnelles amicales et amoureuses. « Combien de pages ? » lui ai-je demandé. « Deux pages seraient bien... mais certaines personnes m'en donnent huit ». Je lui ai répondu que j'essaierai de faire succinct mais que je connaissais ma propension à l'analyse écrite... À ce jour j'en suis à dix pages. Et encore, en simplifiant les phrases !

Bilan de l'entretien : je vais passer le test puisque, selon lui, je suis bien "Haut potentiel". J'écris "selon lui" parce que j'ai encore du mal à y croire. J'ai l'impression qu'il pourrait chercher à répondre à une attente (on ne vient pas voir un neuro-psychologue sans attente de confirmation de ce qu'on pressent plus ou moins clairement...). En fait je n'avais plus vraiment de doute en m'entendant parler durant l'entretien. Je sais que je coche la plupart des cases qui définissent les "zèbres" et autres... je ne sais quoi. D'ailleurs, ne pas vouloir se coller cette étiquette fait partie des signes d'appartenance !

C'est difficile, pour moi, d'admettre que je fais partie de ces gens qui pensent "autrement" mais depuis que cette éventualité s'est insinuée dans mon esprit je dois bien reconnaître que mon profil colle largement avec le tableau. J'apprivoise peu à peu cette particularité... dont pourtant je sais qu'elle est ancienne dans ma pré-conscience.

Quand je retrace un peu mon parcours de vie à la lumière de ce nouvel éclairage, je me dis que les choses auraient sans doute été plus simples si, à l'époque, je l'avais su. Plutôt que de me sentir un peu bizarre, en marge, décalé, et de me mettre à part pour cela j'aurais peut-être pu en tirer une légitime fierté : je suis différent parce que je suis né comme ça. Ni meilleur ni moins bon : différent. Alors que je me suis longtemps senti... moins bon. Voire nul. Et ce biais minorant n'a pas été favorable à mon auto-estime, c'est certain. Il y a quelques temps, en laissant mon esprit "travailler" autour de cette éventualité de zébritude, je pensais à ces années sombres et tristes qui ont commencé avec mon entrée au collège. Et là je me suis dit « Putain, j'en ai chié ! »





Verdict



Vendredi 13 novembre

Hier j'ai passé le fameux WAIS-IV (Weschler Adult Intelligence Scale version 4), constitué d'une batterie d'exercices très différents les uns des autres. Certains étant chronométrés, d'autres pas, chaque exercice commence par du simplissime pour finir par du difficile. J'en ai terminé certains sans difficultés... et n'ai pas pu en terminer d'autres. C'est précisément le but de cette série d'exercices : mesurer des limites.

Verdict [il ne s'agit pas d'un jugement, mais c'est le mot qui me vient spontanément] : d'abord le point le plus faible, la « vitesse graphique et d'exploration visuelle ». C'est le résultat de plusieurs exercices, tous chronométrés, consistant à manipuler des objets ou reconnaître très rapidement des séries de signes. Là je me situe dans la normalité (50% de la population). Pour deux autres indices, j'eus la surprise de me voir situé... à un niveau plutôt élevé, correspondant à un faible pourcentage de la population. Quant au dernier, il me situe très au delà de la moyenne. Ce dernier concerne « l'indice de compréhension verbale », c'est à dire les « aptitudes orales : capacités de définition, d'organisation de la pensée verbale, de conceptualisation ».

Le neuropsychologue, observant l'écart entre un des indices, "normal", et les autres, élevés, voire très élevés, m'annonça qu'il ne pouvait donc pas établir le "Quotient intellectuel total" mais néanmoins m'indiqua que j'étais bien « HPI à profil hétérogène », avec un QI se situant dans une fourchette haute, qu'il m'indiqua avec l'intervalle de confiance s'y rapportant.

Je suivais sa main écrire les chiffres, placer les différents indices sur une "courbe de normalité" et commençais à sentir s'inscrire en moi ce "verdict" dont l'enjeu avait pris une importance croissante depuis que j'avais décidé de me faire évaluer. D'une certaine façon je risquais gros en cherchant à voir valider ce avec quoi j'ai vécu toute ma vie : la sensation d'être un peu différent des autres, après être passé du stade « je suis nul, je ne vaut rien » à celui de « je suis un être insignifiant et inintéressant ». Toute une vie passée à restaurer une estime de moi défaillante, amoindrie, piétinée.

J'ai vu les chiffres inscrits, j'ai expérimenté la méthode qui a permis de les obtenir, compris le sens de la courbe de Gauss qui représente les écarts autour d'une "normalité" statistique. Tout cela était mathématique et fiable. Le résultat était donc indubitable. « Vous êtes bien "zèbre" et "atypique" », indiqua celui avec qui je venais de passer les deux heures d'exercices.

« Qu'est-ce que cela vous fait de voir ces résultats ? », me demanda-t-il.

Et là, une nouvelle fois j'ai senti monter du ventre et du coeur une émotion débordante... que j'ai vite contournée en revenant sur l'indice le plus faible : celui qui mesure la rapidité de traitement. Car c'est lui qui rend mon profil "hétérogène", très loin des autres indices. C'est lui qui me rend "atypique", avec une faible performance sous stress émotionnel. Car bien sûr j'étais stressé en effectuant ce test global à enjeu fort. Et il est important que je sache (que je confirme, en fait) qu'en condition de stress je perds beaucoup de mes moyens, faisant de moi quelqu'un de... normal. Or dès que je suis face à autrui je suis sous stress, hormis quand s'est établie la *confiance* qui m'importe tant.

Une fois que j'ai pu exposer ce constat, à la fois évident et restant à intégrer comme étant sûr, j'ai pu revenir à la question du psy.

Ce que ça me fait ? C'est un soulagement, un énorme soulagement. C'est même plus que ça : c'est une réhabilitation. Toute ma vie j'ai porté ce sentiment d'insignifiance - et notamment depuis que mon frère avait été "diagnostiqué" comme ayant un QI très élevé à l'adolescence - et voilà que je lis, noir sur blanc, que je fais aussi partie de ces "Haut Potentiel Intellectuel". Alors pour moi c'est bouleversant. Et en même temps libératoire, gratifiant, presque euphorisant. Je peux le dire maintenant : j'étais heureux et plutôt fier de moi en lisant mes résultats.

En écrivant ces lignes, je me dis que si quelqu'un les lit je vais passer pour un gars vachement prétentieux. Mais peut-être suis-je soudainement lassé de cette modestie qui a consisté à toujours me minorer. Bizarrement je me sens fort de cette différence, aujourd'hui. Il est en train de se produire dans ma pensée - dans la perception que j'ai de moi-même - un basculement. Oui, j'ai bien quelque chose de particulier, des compétences que d'autres n'ont pas. Je fais partie d'une petite frange de la population qui a certaines capacités intellectuelles (mais pas dans tous les domaines !) dont je peux tirer avantage. Hélas, je suis aussi fortement handicapé par un stress face à autrui qui amoindrit considérablement ces capacités. Voilà une des raisons qui font que j'ai si fortement investi l'écrit pour m'exprimer et être « vraiment moi », c'est à dire moi sans stress.

En sortant de chez le psy j'ai téléphoné à ma fille, qui attendait les résultats. Notre connivence était évidente et la comparaison de nos indices forts et faibles les montrait très similaires. Nous ne nous sommes pas donné nos "scores" chiffrés respectifs, qui induiraient d'inutiles comparaisons, mais nous sommes reconnus comme semblables. Et cela nous a fait du bien, je crois. C'est avec elle, aussi, que j'ai compris que ma lenteur venait du fait que je vérifiais toutes mes réponses, caractéristique de quelqu'un qui doute de lui et craint l'erreur. Voilà un point d'accroche pour changer de regard sur mes capacités : me faire davantage confiance.

La suite ? Peut-être aller voir du côté de l'accompagnement des "HPI". Psy ou coach. Pour déployer ce potentiel amoindri, pour pouvoir mieux interagir avec les autres, fort de cette "différence" maintenant intellectuellement acceptée.

Dans quelques semaines je recevrai le bilan écrit de la part du psy, qui fera la synthèse de l'entretien oral, de la batterie d'exercices et des éléments de parcours scolaire et professionnel que je lui ai transmis. Mais je crois que le plus gros de la prise de conscience de mon mode de fonctionnement s'est fait durant la rédaction des... 14 pages de description de mon parcours, par lequel j'ai pu mesurer à quel point étaient intriqués faits et émotions. La dimension affective et relationnelle m'est apparue comme constitutive de tout mon être-au-monde, à un point que je n'imaginais pas aussi déterminant.

En fait, tout cela je le "savais", je le pressentais, mais j'ai eu besoin de le voir validé par une "autorité" légitime. Je ne découvre fondamentalement rien de nouveau mais j'ai ainsi la confirmation que ma perception de moi-même était fiable. Et que c'est mon père, qui m'a déconsidéré parce que je n'avais pas le même mode de fonctionnement que lui, qui ne l'était pas. Il n'a pas compris, il n'a pas vu, il n'a pas su.

Et maintenant je me demande : vais-je lui en parler ? Est-ce utile ou nécessaire ? Pour qui, pour quoi ?





Briser la glace



Dimanche 20 décembre


Je ne prends pas le temps d'écrire aussi souvent que l'envie m'en prends. La lecture du journal intime de ma mère, depuis deux semaines, a pourtant remis en mouvement certaines de mes réflexions latentes, par ailleurs récemment réactivées à l'occasion de mon bilan neuro-psychologique dans ses liens avec l'enfance. Avec pour conséquence un réinvestissement de la sphère émotivo-relationnelle, délaissée depuis quelques années au profit de considérations écologico-sociétales.

Pour l'heure je me recentre donc sur l'intériorité. Et par une drôle de coïncidence, c'est au coeur de cet épisode que s'est dénoué quelque chose dans le lien complexe qui me relie encore à Charlotte, mon ex-épouse.

Charlotte est venue hier chez moi (dans notre ex-maison commune, donc), pour récupérer divers jeux et jouets de nos enfants pour qu'ils servent à la génération suivante, celle de nos petits-enfants communs. Je n'avais pas revu Charlotte de toute l'année, ni n'avais eu de contact d'aucune sorte hormis quelques mots qu'elle m'avait adressé pour mon anniversaire. Un silence particulièrement long, dépassant largement tout ce qui avait été jusque-là.

Comment le vivais-je ? Avec indifférence, pourrais-je dire, exprimant là ma façon d'accepter ce qui est : « c'est comme ça ». Je n'allais pas chercher beaucoup plus loin. Par contre la prolongation de cette situation me faisait envisager toute éventuelle rencontre future comme pénible et, pour tout dire, non souhaitée. C'est simple : je n'avais pas envie de la revoir. Cette perspective me mettait mal à l'aise, suscitant un trouble, une gêne. D'un autre coté j'envisageais vaguement de lui écrire, pour lui exprimer... quoi ? Peut-être ma tristesse de voir à quel point notre relation s'est dissoute dans un néant qui, finalement, m'était amer.

Alors quand Charlotte m'a envoyé son message... il m'a fallu quelques heures accepter de la revoir. Je crois que j'avais envie de saisir cette opportunité de, peut-être, pouvoir échanger quelques mots au delà de la banalité d'une rencontre utilitaire entre grands-parents.

Covid et règles sanitaires obligent, nous n'avons pas eu à nous rapprocher pour nous dire bonjour. Quelques phrases polies et distantes ont vite mené vers l'essentiel : la recherche des jouets. Là les échanges se sont un peu assouplis, consacrés à l'objet de cette rencontre. En trente minutes tout était prêt, mis en sacs... et nous avons glissé vers des considérations plus personnelles : le travail, les visites des petits-enfants, les vacances...

La conversation s'étirait et j'ai invité Charlotte à s'asseoir sur un canapé, m'installant dans un autre à bonne distance. Et puis là, peu à peu, une certaine aisance conversationnelle a pris place. Jusqu'à ce que Charlotte s'enhardisse et me demande, l'air réjoui, « alors, comme ça tu as une copine ? ». Mes enfants avaient vendu la mêche, c'est certain. D'ailleurs ces deux femmes s'étaient brièvement croisées un été, sur ma terrasse, sans que je ne les présente l'une à l'autre. Charlotte s'en souvenait et se demandait pourquoi je ne l'avais pas fait. « C'est que... ce n'est pas vraiment une "copine" comme on l'entend généralement, lui ai-je répondu. C'est un peu compliqué à expliquer. Moi je me considère comme célibataire, bien que cette "copine" me voit comme son compagnon ». Je ne suis pas entré dans les détails d'une situation qui est pour moi claire mais que je sais difficile à comprendre pour la plupart des gens. J'ai quand même ajouté que je n'avais plus été amoureux depuis... (geste vague indiquant le lointain).

Je ne sais plus comment Charlotte en est venue à me poser cette question sous forme affirmative : « bon, tu as quand même fait le deuil de notre relation ».
« Euh... comment dire... c'est plus nuancé que ça. Je n'ai pas fait le deuil de la relation d'amitié que j'avais avec toi. Oui, bien sûr, notre relation de couple n'existe plus, mais la perte de l'amitié, je n'en suis pas guéri ». J'ai alors évoqué ce jour où, lui ayant proposé que nous prenions le temps de discuter, elle m'avait répondu qu'elle ne le souhaitait pas, redoutant que j'aie à son égard des paroles déplaisantes. Je m'étais alors immédiatement reculé, ne voulant absolument pas insister.
Depuis ce jour, très profondément atteint par cette expression manifeste d'une méfiance à mon égard, je n'ai plus jamais tenté la moindre approche, laissant à Charlotte la liberté de venir vers moi si elle le souhaitait. Et de fait, au fil des ans, notre lien s'est effiloché et je n'ai jamais tenté de "forcer" quoi que ce soit. Il y a quelques mois je n'ai même pas su quoi lui écrire le jour de son anniversaire, ne pouvant me résoudre à la brève formule rituelle mais ne me voyant pas tenter d'y ajouter une once d'affection qui aurait pu laisser paraître mon attachement. Feindre l'oubli plutôt que laisser transparaître une sensibilité qui aurait pu m'être renvoyée comme aveu de faiblesse ou de sentimentalisme anachronique.

Hier nous avons pu nous expliquer sur cette apparente "indifférence" et, ayant levé le doute sur ce point, ayant compris qu'elle y attachait de l'importance, je l'ai assurée que désormais je saurai à quoi m'en tenir et n'avais plus de raison de retenir mes intentions.

Finalement nous avons beaucoup parlé, revenant sur l'origine de notre rencontre, ce qui avait pu bloquer à certains moments. J'ai beaucoup écouté Charlotte, y compris dans l'expression des blessures que j'ai pu lui causer, sans jamais nier ses ressentis. Elle m'a fait part de la "pression" qu'elle avait ressentie de la part de ce jeune homme de 19 ans qui lui parlait déjà mariage alors qu'elle refusait cette aliénation. Elle avait besoin de s'amanciper du carcan familial et je lui demandais déjà un engagement sur le long terme. Elle m'a parlé des sacrifices qu'elle à fait pour que je m'épanouisse alors que mes choix de vie n'étaient pas les siens.

Nous avons convenu qu'à 19 ans nous étions bien jeunes et porteurs d'héritages éducationnels qui ont déterminé nos rapports à l'autre, à nos projets, à nos existences.

Au fil de la conversation, qui est partie dans plusieurs directions, Charlotte m'a demandé si j'avais encore des nouvelles de "mon amie québecoise". Non, plus rien. Charlotte m'a alors déclaré que, finalement, cette autre relation lui avait donné un « prétexte » pour mettre fin à notre relation conjugale, dans laquelle elle ne s'épanouissait plus. Cette hypothèse avait ma faveur depuis longtemps mais cela m'a fait du bien qu'elle la confirme spontanément. Nous avons aussi parlé de la différence de nos besoins en matière d'échanges intellectuels, Charlotte reconnaissant ne pas avoir la même soif que moi. D'un autre côté son besoin de relations sociales était peu compatible avec mon besoin de tranquillité, voire de solitude.

Au final nous avons parlé près de deux heures, nous écoutant, nous respectant... et rétablissant (enfin) le contact après des années de distance. Charlotte m'expliqua qu'elle avait eu besoin de ce temps pour se reconstruire, me signifiant que j'avais été nuisible à cet égard. Ce que j'ai reconnu sans difficultés, ayant pris conscience du pouvoir d'emprise que l'un avait pu avoir sur l'autre. J'ai quand même glissé discrètement que moi aussi j'avais eu à me reconstruire après l'avoir côtoyée...

Nous avons convenu que notre vie commune, si elle avait été riche, nous avait demandé beaucoup d'énergie en discussions pour faire en sorte de trouver notre équilibre ensemble. Je crois que ni l'un ni l'autre n'a de regrets d'avoir mis fin à cette vie conjugale... finalement pas suffisamment épanouissante, ni pour l'un ni pour l'autre. Je suis heureux que nous ayons pu retrouver une confiance réciproque (prudente, certes, mais bien là) et ai remercié Charlotte d'avoir ainsi "brisé la glace".